Une terre mystique

Une terre mystique

Un automne, il y a plus de dix ans maintenant, quand ma vie professionnelle n’était pas encore vraiment lancée (j’avais enchaîné quelques CDD en espérant réussir à obtenir le Saint CDI), pendant que certaines se mariaient ou que d’autres étaient en pleine phase de réflexion pour un achat immobilier, j’avais décidé un peu par hasard, de suivre une personne, dont je ne savais pas si l’appellation d’ « ami » était exact à cet instant, mais je me savais en confiance (je souhaitais fortement que cette relation en soit une au vu de l’admiration que je vouais à son esprit que je trouvais brillant. Il faisait partie d’un reste d’entourage issu d’un groupe de personnes dont on avait respectivement été proche fut un temps, mais dont les rapports avaient été malencontreusement amenés à se détruire).

La destination était l’intérieur des terres bretonnes, sur le terrain d’une maison construite par son cercle d’amis -ce qu’il appelait sa « meute de loups »- de leurs propres mains, et que je découvre aujourd’hui le terme le désignant comme un « écolieu ». J’avais entendu parler de ce projet bien avant ma venue, et il avait été question d’aller y faire un tour avec mon copain de l’époque étudiante, mais nos conditions financières compliquées nous avaient poussé à finalement y renoncer.

Hésitant encore sur la direction à prendre car en proie aux contradictions entre ma vision du monde et la réalité que je connaissais et que je rejetais, le moment était donc, en quelque sorte, bien choisi pour vivre cette expérience en plein milieu de la nature, en communion avec elle et dans un esprit orienté écologie. J’ai pu faire la connaissance d’habitants engagés, passionnés par des activités bien à eux, exerçant des métiers leur permettant de subvenir à leurs besoins, mais liés par une ferme conviction commune, celle d’agir pour préserver leur environnement et de vouloir minimiser leur contribution à la destruction de la planète.

Je n’avais aucune idée de comment vivre sur place en étant active et utile. Beaucoup de mes pratiques et habitudes se heurtaient à celles qui étaient en place (j’avais apporté mon appareil photo reflex, j’écoutais de la musique commerciale, j’avais certainement un langage hérité de ma vie à Paris, j’avais les habitudes d’une touriste qui s’émerveillait de produits touristiques créés dans ce but) et n’ayant que très peu conscience de ce point, je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir gênée. Une vie matérialiste qui allait à l’encontre du minimalisme imposé.

Seule, j’ai fait une grande promenade aux alentours, découvrant au détour des chemins des éléments qui faisaient partie de l’histoire de la commune. Sur un chemin pédestre forestier, je m’étais arrêtée quelque part au milieu de tous ces arbres, méditant, écrasée par une mélancolie assourdissante, sentiment bien fréquent de ces années-là, et attendant peut-être une réponse qu’en vain ces arbres me donneraient.

On m’a emmené sur le lieu où se dressaient des menhirs une nuit, pour avoir la possibilité de ressentir une énergie spéciale surtout à ces heures, on a participé à une fête locale typique avec des danses régionales où toutes les générations se côtoyaient et où personne n’était sur son téléphone, on a été au marché se procurer quelques produits locaux, été voir la côte sauvage, j’ai confectionné une confiture de marron avec des châtaignes ramassées autour de la propriété. Malgré ce mode de vie alternatif qu’on m’a montré, la civilisation moderne me manquait et il me tardait de rentrer. J’avais écourté ma venue pour rejoindre plus tôt que prévu la capitale.

Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai repensé à l’expérience que j’ai vécue de cet autre mode de vie, qui pour moi est rempli de sens.

Pendant notre séjour breton de ces dernières vacances d’avril, nous n’étions pas si loin de cet endroit de là où nous étions basés. L’idée de retourner sur le lieu pour savoir ce qu’il était devenu et transmettre un peu de cet esprit à O. pour qu’il en ait conscience, m’est venue en tête et l’envie était forte de franchir le pas. Mais débarquer sans prévenir, sans nouvelles depuis tant de temps n’aurait pas été correct. Les habitants des lieux ont potentiellement changé, peut-être ne se seraient-ils même pas souvenus d’une étrangère de passage dont on attendait davantage de curiosité et d’investissement.

Quoiqu’il en soit, le pouvoir de la connexion à la nature bretonne, une terre mystique, m’aura considérablement marqué. De retour dans la capitale, quittant la pluie de la gare rennaise pour nous retrouver sous un beau ciel ensoleillé, dans le taxi qui nous amenait chez moi et qui slalomait entre tous ces véhicules sur les boulevards bondés, je me suis faite la réflexion que les Bretons n’avaient rien à envier aux aspects hyperurbains de notre vie ici.

Photo prise lors du séjour d’immersion en 2013

🎵 Yann Tiersen – Prad